

Dix millions de dollars pour les e-mails, les conversations Teams et le code source d'une compagnie aérienne en liquidation. L'opération, révélée par les documents du tribunal, dit une chose que peu de dirigeants ont intégrée : les données internes de votre entreprise sont un actif qui se vend.
Une compagnie aérienne qui disparaît, ce sont des avions, des créneaux d'atterrissage et des bureaux à vendre. Depuis le début de la semaine, ce sont aussi ses e-mails. Selon les documents du dossier de faillite de Spirit Airlines révélés les 17 et 18 août par 9to5Google et IT Pro, Google a remporté aux enchères, pour 10 millions de dollars, un gigantesque lot de données internes de la compagnie américaine en liquidation, destiné à entraîner et améliorer ses modèles d'intelligence artificielle. Le juge des faillites doit se prononcer sur la vente ce mercredi 19 août.
Le périmètre du lot donne la mesure de ce qui se joue :
L'enchère a démarré autour de 5 millions de dollars, avec en face un candidat révélateur : Mercor, une start-up spécialisée dans les données d'entraînement pour l'IA, qui a poussé jusqu'à 7,5 millions. Google l'a emporté à 10 millions. Selon l'accord soumis au tribunal, les données devront être rigoureusement expurgées de toute information personnelle identifiable par un prestataire tiers avant leur remise à Google. Les 97,5 millions de profils passagers et les quelque 50 millions d'enregistrements du programme de fidélité sont exclus de la vente ; des historiques de transactions passagers, anonymisés, figurent en revanche dans le lot.
Dix millions de dollars, c'est à la fois beaucoup pour une entreprise qui n'existe plus, et dérisoire à l'échelle de Google. Ce que les laboratoires d'IA achètent ici est introuvable ailleurs : des années de communications professionnelles réelles, avec leurs négociations, leurs arbitrages, leurs projets qui déraillent et leurs décisions prises sous pression. Exactement ce qu'il faut pour entraîner des assistants d'entreprise crédibles, à l'heure où le web public a déjà été aspiré et où la donnée fraîche devient la ressource rare.
Le précédent est là : dans une liquidation, la base documentaire d'une entreprise est désormais un actif qui se valorise, au même titre que sa flotte ou sa marque. Et la présence de Mercor dans l'enchère montre qu'un marché entier est en train de se structurer autour de la donnée d'entreprise « morte ».
Une vente comparable serait nettement plus encadrée en Europe : les e-mails de salariés restent en principe des données personnelles au sens du RGPD, et leur cession à des fins d'entraînement d'IA soulèverait des questions de base légale et d'information des personnes concernées, même après pseudonymisation. Mais la leçon dépasse le droit américain des faillites, car elle concerne tous vos contrats :
L'audience de validation devant le tribunal des faillites est prévue ce mercredi 19 août. Si le juge approuve la vente, ce ne sera plus un cas d'école : ce sera un prix de marché. Et chaque entreprise saura, à quelques millions près, ce que valent ses e-mails.